Besoin de solitude

Lettres à un jeune poèteIrène avait devant-elle trois jours, trois jours pour faire le vide. Trois jours pour évacuer le stress accumulé depuis ? Depuis combien de temps au juste ? Elle ne savait plus. Il lui semblait que le stress faisait partie de son mode de vie. Mais cela devait cesser. Elle l’avait compris quand elle s’était évanouie lors d’une réunion de travail, épouvantant ses collègues. Elle n’était pas malade. Ce n’était qu’un malaise vagal.

Le lendemain son patron l’avait forcée à prendre trois jours de congé. Aussi elle avait retenu un gîte ou plutôt une chambre d’hôte dans un gîte rural perdu dans la montagne et comme il n’y avait personne en cette basse saison, elle pouvait occuper tout le chalet. Irène avait l’intention de changer d’air et de tenter de faire le point sur sa vie. Elle avait été accueillie comme une reine par les propriétaires qui lui avaient offert thé et tarte aux myrtilles avant de l’accompagner vers le gîte qui se trouvait là haut, plus haut, perdu dans la solitude et les sapins. Heureusement, elle avait prévu d’apporter des provisions qui dureraient bien trois jours, enfin plutôt un peu plus de deux jours si l’on tenait compte des trajets aller et retour. Elle n’aurait pas à redescendre au village dans la vallée pour y faire des achats.

Irène se réjouissait à l’avance de cet éloignement de la civilisation. Il ne fallait pas exagérer, la solitude oui mais dans le confort avec électricité, frigidaire et eau chaude. Ils arrivaient. Irène decouvrait un coquet petit chalet avec un balcon encore envahi par  des fleurs de pétunias. Les gelées d’automne ne tarderaient pas à les faire disparaître mais apparemment les pétunias avaient bien supporté l’automne jusqu’ici. Il y avait une grande pièce avec une cheminée. Un bûcher bien garni de bois allait permettre à Irène de s’initier à un mode de chauffage qui lui était inconnu. Le feu flambait déjà pour son arrivée.

Elle s’installa, La nuit tombait déjà. Elle se fit rapidement une omelette et une salade. Pas de télévision mais  une petite étagère avec quelques livres, Irène n’avait rien emmené, pas de smart-phone, ni d’ordinateur, ni même de livres. Elle voulait se libérer loin des nouvelles, des e-mails et des coups de fils intempestifs, loin de sa vie actuelle. Elle dégusta avec délice son repas installée sur une grande table de ferme, assise en face de la cheminée, ce qui lui permettait de contempler les flammes qui dansaient sous ses yeux. Elle se releva pour remettre une bûche dans le foyer et resta là, sans penser à rien de particulier. Elle réalisa qu’il était déjà onze heures quand elle entendit sonner les onze coups depuis l’église du village plus bas dans la vallée. Elle alla sans plus attendre se blottir avec délice sous la couette de duvet d’oie dans la chambre qui lui était allouée et s’endormit sans plus attendre.

Elle dormit sans rêves, ou tout du moins elle ne se rappelait pas d’en avoir faits quand elle entendit l’horloge de l’église sonner douze coups. C’était midi le lendemain matin. Elle avait dormi plus de douze heures ! Elle se sentait merveilleusement bien. Après un bol de chocolat, elle prit la carte IGN du coin et partit pour une longue promenade  au milieu des sapins.

Le temps était doux et de temps en temps le soleil pointait au milieu des nuages. Elle s’assit sur un rocher moussu et se mit à réfléchir en essayant de le faire avec le plus d’impartialité possible. Débrouiller le fil des relations difficiles avec sa famille et au travail. Faire la part des problèmes d’orgueil et d’insécurité. Tenir compte du fait que chacun doit se sentir valorisé et pouvoir développer ses talents et trouver une place à sa mesure. Peut-être que ses propres standards ne pouvaient pas s’appliquer à tous les membres de son équipe. Ses parents avaient sans doute fait du mieux qu’ils pouvaient dans son enfance. Sans doute chacun faisait-il de son mieux étant donné les circonstances de leur vie passée. Cela s’appliquait aussi aux reproches qu’elle se faisait personnellement. Elle pleura un peu mais ensuite elle revint au chalet d’un pas plus léger. Comprendre et pardonner la rendait plus légère.

En rentrant, elle fut très fière de parvenir à faire du feu dans la cheminée. Elle trempa une heure dans son bain, dîna légèrement et repris sa méditation devant les flammes du feu. Elle choisit les « Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke sur l’étagère aux livres et se mit au lit. Elle ouvrit le livre au hasard et tomba sur ces mots :
« Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même et ne rencontrer durant des heures personne c’est à cela qu’il faut parvenir. Être seul, comme l’enfant est seul… » Elle n’avait pas besoin de lire plus. Elle avait bien senti qu’elle avait un besoin urgent de solitude.

Malheureusement demain elle devait rentrer et retourner dans le monde. Mais si elle s’organisait intelligemment, elle n’avait pas besoin de consacrer tout son temps aux autres et à son travail. Si elle voulait être vraiment honnête avec elle-même, elle devait reconnaître que sa vie trépidante était sans doute en grande partie le résultat de sa peur de la solitude. Elle avait compris qu’une priorité essentielle consistait à se préserver des moments seule avec elle-même. Il lui fallait se rencontrer pour pouvoir rencontrer les autres.

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À propos de chiendentbel

âgée mais éternellement jeune !

Publié le 19/02/2011, dans réflexion. Bookmarquez ce permalien. Commentaires fermés sur Besoin de solitude.

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