La lettre oubliée

huile de Denis Webb

huile de Denis Webb

Ce week end de printemps est enchanteur. Ariette a l’intention d’aller le passer dans la maison de famille qui est merveilleusement située au bord de la mer près de Cabourg. C’est une grande maison normande qu’elle a toujours connue pleine des bruits et des rires des cousins et cousines, oncles et tantes, parents, grands parents et arrières grands parents. Cela va certainement être bizarre de s’y retrouver seule. Elle a emmené un gros manuscrit à traduire. L’histoire paraît à priori passionnante. Cela va la changer des livres d’horreur qu’elle a eu à traduire ces derniers temps.

Elle pénètre dans cette maison qui a été le témoin de toute son enfance, de la vie de sa maman, de ses grands parents et de ses arrières grands parents. Cette maison appartenait à la mère de ses arrières arrières grands parents ! De tous ces aïeux, seule sa grand mère de quatre vingt cinq ans et ses parents sont encore en vie. Ariette se sent un peu opprimée. Elle ouvre en grand les fenêtres de la chambre bleue, celle qui a été occupée par ses trisaïeux Jules et Armande. Elle choisit cette chambre à cause de sa vue sur mer, de son grand bureau ancien en acajou et de son grand lit à baldaquin qui possède des splendides rideaux bleus qui la faisaient rêver quand, petite, elle avait l’occasion de pénétrer en catimini dans cette chambre sacrée. Profitons que je suis seule ici pense-t-elle. Au mur est accroché un portrait de son arrière arrière grand père Jules en grand uniforme et portant ses décorations de la grande guerre. Ariette l’appelait grand papy et elle l’admirait énormément.

Il était décédé quand elle avait 6 ans. Il ne parlait pas de cette guerre qui avait brûlé sa jeunesse et fauché toute une génération. La fenêtre ouvre sur la mer. Il n’y a pas de vent en ce moment et Ariette respire une grande bouffée d’air marin. Elle installe ses affaires sur le bureau et s’apprête à préparer le lit. Ariette ouvre la grande armoire normande et monte sur un tabouret pour dénicher une paire de draps. Elle place un gros duvet par dessus le drap. Cela devrait suffire à lui tenir chaud cette nuit. Elle recherche les fameuses taies d’oreiller en dentelle confectionnées par l’aïeule pour recouvrir les oreillers de plume de canard qui se trouvaient dans le coffre, mais en vain.

Décidée et têtue, elle décide de vider l’armoire pour les trouver. Après tout, elle a bien le temps. Les piles de draps et de serviettes sont bientôt sorties. Elle jette un regard ému sur les chemises de nuit en soie d’Armande, mais aucun membre de la famille n’oserait s’en servir. Elle ne résiste cependant pas à les caresser des doigts l’une après l’autre et elle sent quelque chose de bizarre, un morceau de papier à l’intérieur de l’une d’entre elle. Elle déplie la chemise de nuit rose et bleue et découvre une enveloppe. Il s’agit d’une lettre adressée à Armande. Elle hésite un peu et regarde la lettre en tremblant. Apparemment il s’agit d’ une lettre d’amour datée du 25 août 1914 et elle est signée Gaston, pas Jules. Poussée par la curiosité, Ariette lit la lettre. La lettre parle de sa joie à l’annonce de l’enfant à venir. l’auteur prie Armande de ne pas se faire de souci car ils pourront se marier dès sa première permission. La lettre mentionne Jules, le meilleur ami et il précise que c’est vraiment une chance de se retrouver avec lui dans la même compagnie. Ariette est époustouflée. Ainsi la fille d’Armande, son arrière grand-mère, née en Avril 1915, n’était pas la fille de Jules. Ariette imagine le drame que cela a du être. Certainement que le pauvre Gaston est décédé au front avant même d’avoir obtenu une première permission et Jules, le meilleur ami, a épousé Armande.

Ariette laisse là tout le déballage et s’en va marcher sur la plage non sans avoir fermé la fenêtre car le vent peut être terrible et soudain en front de mer. La mer l’a toujours fascinée, elle a besoin de remettre ses idées en place. Ainsi, sa grand-mère ne serait pas la fille de Jules mais de ce Gaston inconnu dont personne n’a entendu parler. Est-ce que grand-mère ou ses parents sont au courant. Ariette en doute. A cette époque, les secrets de famille étaient bien gardés. Ariette prend la décision de ne rien dévoiler. Elle va garder et cacher cette lettre. Elle va la relire bien des fois en pensant à ce pauvre soldat mort pour la France. Il y a eu 1 315 000 soldats français décomptés morts soit 27% des 18-27 ans, plus de un sur quatre. Toute une génération fauchée. Et il n’y a pas que la France ! . Les chiffres suivants sont pris dans Wikipédia. Citons la : Le nombre des pertes humaines de Première Guerre mondiale militaires et civiles s’élève à plus de 40 millions, 20 millions de morts et 21 millions de blessés. Ce nombre inclut 9,7 millions de morts pour les militaires et près de 10 millions pour les civils. Les Alliés de la Première Guerre mondiale perdent plus de 5 millions de soldats et les Empires centraux près de 4 millions.

Ariette prend une décision, elle va faire quelques recherches dans le village d’origine de Jules. Elle va sans doute retrouver ce Gaston nommé sur le monument aux morts. Elle n’a pas le nom de famille mais par chance, il sera le seul Gaston listé. Si elle passe un peu de temps dans le village et tout en restant anonyme, elle arrivera sans doute à en savoir beaucoup plus sur ce jeune homme qui lui a laissé quelques uns de ses gènes.

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À propos de chiendentbel

âgée mais éternellement jeune !

Publié le 13/05/2011, dans réflexion. Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. c’est quelque chose qui a du arriver souvent. Les secrets de famille. Je crois, sans certitude, même très tard, le dire un jour, au moins pour la mémoire des deux : celui qui est mort (en héros ou pas on s’en fout, par une guerre cruelle) et celui qui est le père et toute sa famille : ils ont des descendants

    • Cette histoire est en grande partie imaginaire mais elle a du arriver certainement. Je voulais parler des secrets de famille et des descendants des morts et des rescapés de la grande guerre.

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