La retraite aux flambeaux

lampion bleuDans ce petit village, juste après la guerre, Belle à cinq ans pouvait se croire être une princesse du moyen-âge. Croyez le si vous le voulez mais Belle vivait dans un ancien château fort perché sur la colline dominant le village. Sur cette même colline, se trouvait l’église et le monument aux morts, c’est tout. Le village se trouvait en contrebas au bord de la rivière et des hameaux parsemaient les collines environnantes. Cet ancienne forteresse servait de mairie-école et de logement pour les instituteurs parents de Belle.

En cette sortie de guerre, pas de feux d’artifice, on faisait une retraite au flambeaux le 13 Juillet au soir. Belle n’avait pas très bien compris ce que représentait cette fête. Tout ce qu’elle savait était qu’elle allait pouvoir suivre la retraite aux flambeaux avec les enfants de l’école un lampion à la main et se coucher bien plus tard que d’habitude. Belle était émerveillée par tous ces lampions en papier fabriqués par les enfants en classe. Ils étaient à ses yeux magnifiques et surtout de toutes les couleurs. Belle portait sa robe bleue et était pieds nus dans ses sandalettes blanches. Elle obtint le droit de choisir son lampion et elle prit celui qui, à ses yeux était le plus beau. Il avait des tons bleutés et était parsemé de petits nuages blancs, ce qui, détail non anodin, s’accordait parfaitement avec sa tenue.

Grand-père installa le lampion au bout d’un bâton, plaça la bougie blanche au centre et ils partirent avec la troupe des enfants vers la lieu de rendez-vous qui se trouvait dans un des hameaux du village. Le cortège devait se terminer au monument aux morts. Encore un truc qui semblait bien abstrait aux yeux de Belle. Au point de ralliement le cortège s’organisa avec la fanfare en tête et avec papa pour chef d’orchestre, fanfare suivie des personnalités du village, puis des enfants surveillés par maman, puis des habitants.

Belle ne voulu pas rester auprès de grand-père derrière les enfants car elle voulait absolument être le plus possible en tête, elle la plus petite. Mais elle n’avait pas peur, enfin pas trop. Grand père lui expliqua comment tenir son bâton bien droit, sans bouger sa main pour ne pas enflammer le papier avec la proximité de la bougie allumée. Ne pas trembler, ne pas donner d’à-coups, marcher régulièrement, cela allait être bien difficile pour Belle. Mais elle l’avait voulu et elle allait le faire sans se ridiculiser à perdre son lampion dans les flammes ou à laisser s’éteindre la bougie.

Au moment du signal convenu, grand-père replia le lampion, alluma la bougie, reforma le lampion avec précaution et plaça le bâton dans les mains de Belle qui regardait médusée tous les autres lampions s’allumer. C’était prodigieux. Belle se sentit impartie d’une très grande responsabilité, la responsabilité de promener son lampion haut et fier. Le sien, elle le savait était le plus beau avec sa couleur bleu ciel de rêve.

Grand-père rejoignit les villageois et laissa Belle pleine d’assurance derrière Monsieur le Maire. Le cortège s’ébranlait au son de l’air du «Régiment de Sambre et Meuse». Belle tenait fièrement son bâton et ne pouvait pas vraiment empêcher le lampion de s’agiter. Elle l’agrippa de toute ses forces et s’efforça de marcher d’un pas égal les yeux fixés sur la petite lumière de la bougie. La priorité des priorités était que cette petite flamme ne s’éteigne pas. Le plus important était de suivre cette lumière bleue, de la garder, de la porter fièrement aux yeux du monde, plus rien d’autre ne compta à ses yeux. Le temps passait. C’était comme si Belle suivait sa flamme, son cœur, son âme. La fanfare maintenant jouait «Le chant du Départ» puis Belle reconnut «Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine» dont elle connaissait les paroles, mais rien ne pouvait la distraire, la lumière vacillante de la bougie seule comptait.

On arrivait presque à destination quand grand père essoufflé d’avoir remonté en courant le cortège l’appela. Belle continua sans broncher. Mais grand-père la rejoignait une de ses sandales blanches à la main. Belle ne comprit jamais pourquoi les adultes faisaient tant d’histoires parce qu’elle avait perdu sa chaussure et continué à marcher avec un pied nu dans les cailloux du chemin sans s’arrêter. La sandalette dont la boucle s’était desserrée n’était pas perdue, on l’aurait retrouvée sur le chemin plus tard quand la lumière serait arrivée à destination, quand sa mission serait accomplie. Maman gronda Belle qui pleura à chaudes larmes sans vraiment comprendre. Belle fut conduite au lit tambour battant.

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À propos de chiendentbel

âgée mais éternellement jeune !

Publié le 15/07/2011, dans enfance. Bookmarquez ce permalien. Commentaires fermés sur La retraite aux flambeaux.

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