Dernier amour

Martha erre silencieuse dans les couloirs de la maison de retraite. Sa mémoire défaille. Elle sait très bien reconnaître son état et mettre un nom sur ce qui lui arrive : la maladie d’Alzheimer qui la détruit petit à petit. Martha ne se rappelle plus des visages et des noms de ses enfants et petits enfants qui parfois viennent lui rendre visite. Elle ne sait pas, elle ne sait plus, elle ne les reconnaît plus. Elle vit au jour le jour, essaie de se repérer au rythme des repas, des levers et des couchers. Elle ne communique même pas avec les soignantes, les infirmières et même avec les autres pensionnaires. Elle se contente de sourire et d’obéir. On doit lui dire de manger, de se lever, de s’habiller, de se laver, toutes choses qu’elle semble encore pouvoir accomplir.

Un jour pourtant, son attention est attirée par un nouvel arrivant en fauteuil roulant, un homme. Pour le moment il n’y en avait que 2 noyés au milieu de 70 femmes. Martha contemple cette arrivée. L’homme semble un peu perdu. Martha le trouve assis à sa table pour le repas du soir, une table de huit pensionnaires. Elle ne sait pas pourquoi mais elle est heureuse de le voir assigné à sa table. Une soignante le présente. Il s’appelle Bob. Martha essaie de retenir ce nom. Ses mains tremblent mais il a un solide appétit et Martha se surprend à manger avec plaisir et même à percevoir un peu le goût des aliments qu’elle ingurgite. Après le repas il demande à aller se reposer. Une infirmière l’accompagne. Il marche avec beaucoup de difficulté, mais Martha le trouve très beau.

Vers 3 heures il apparaît en fauteuil roulant. Dans le salon où les pensionnaires papotent en petit groupes. Martha , qui d’habitude ne se joint à aucun groupe va s’asseoir timidement à coté de lui, toujours sans rien dire. Bob lui sourit, elle lui sourit. Il lui parle doucement. Il lui raconte des histoires et arrive même à la faire rire. L’après midi passe vite.

Jour après jour Bob et Martha approfondissent leur amitié. Je crois que l’on peut parler d’amour. Martha retrouve des joues roses car elle mange et dort mieux. L’état parkinsonien de Bob est stabilisé. On le force à marcher un peu et cela lui fait du bien sans doute. L’amour y est peut-être pour quelque chose !

Et le temps passe, peut-être un an ou deux : la notion du temps comme celle des sens s’affadit quand on est très vieux. C’est l’hiver. Il neige. Martha erre dans les couloirs en attendant que Bob arrive. C’est une ambulance qu’elle voit d’approcher de l’entrée et Bob sur un brancard que l’on emmène d’urgence à l’hôpital.. Martha contemple le transfert dans l’ambulance. Elle recommence à errer dans les couloirs. Elle a de nouveau du mal à déglutir et à dormir. Elle ne demande rien aux infirmières. Elle attend.

Une semaine plus tard, l’ambulance arrive. Martha est dans l’entrée. Bob revient toujours sur un brancard. On l’emmène dans sa chambre et on apporte un lit médicalisé. Martha est là dans le couloir à la porte de la chambre de Bob. Elle attend. Il y a toujours une infirmière dans la chambre. Martha ne bouge pas et reste là, à l’entrée de cette chambre où se joue le drame du départ vers l’au delà. Les infirmières prennent Martha en pitié et font entrer Martha dans la chambre du mourant. Elles ont auparavant demandé par téléphone l’autorisation de laisser Martha au chevet de Bob à son unique fille qui vit au loin. Ainsi Martha peut tenir la main de Bob et c’est d’ailleurs la première fois qu’ils se touchent. Bob, pourtant sous morphine sourit. On laisse Martha rester dans la chambre la nuit qui suit sur un fauteuil et Bob décède au petit matin. Martha ne pleure pas. Martha n’a plus de larmes. On l’éloigne. Elle reste à la porte de la chambre. On transporte le corps dans le funérarium. Martha suit. Elle veille le corps et quand la famille arrive, elle est toujours là, sans un mot, sans réaction visible. On ferme le cercueil et on emporte Bob.

Martha regarde, laisse faire et reste là. Elle recommence à errer dans les couloir, en attendant l’avenir proche où elle pourra s’envoler, libérée de son corps et de son cerceau qui ne lui servent plus à grand-chose, libre de retourner à l’essentiel, enfin libre de retrouver son dernier amour … et les autres amours de sa vie.

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À propos de chiendentbel

âgée mais éternellement jeune !

Publié le 16/02/2012, dans vieillesse. Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. tu vas me faire pleurer dès le matin ! 😉

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