Hypocondriaque

Betty a cessé de danser au son de la musique diffusée à la radio quand elle a découvert les pièces des grands classiques. Elle s’est mise alors à les déclamer toute seule en jouant tous les rôles mais cela était bien plus amusant quand il y avait quelqu’un pour jouer avec elle. Surtout si on pouvait agrémenter le jeu avec des déguisements plus ou moins appropriés et si on pouvait avoir des spectateurs c’était encore mieux. Pour cela des parents complaisants pouvaient faire l’affaire. Betty à onze ou douze ans utilisa un jour son cousin germain Gilles de cinq à six ans pour lui faire la réplique. Il fallait choisir quelque chose qui serait à la portée de l’enfant et qui l’intéresserait. Là Betty savait ce qu’elle pouvait faire : un extrait de la scène dix du malade imaginaire avec Gilles dans le rôle de l’hypocondriaque Argan et Betty dans celui de la servante Toinette déguisée en médecin. Je ne vous donnerai pas le contexte de la scène qui est je pense suffisamment connu de tous mais je copie le texte de Molière :

Le Malade imaginaire

Scène X

TOINETTE, ARGAN

TOINETTE: Vous ne trouverez pas mauvaise, s’il vous plaît, la curiosité que j’ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes; et votre réputation, qui s’étend partout, peut excuser la liberté que j’ai prise.

ARGAN: Monsieur, je suis votre serviteur.

TOINETTE: Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez-vous bien que j’aie?

ARGAN: Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six, ou vingt-sept ans.

TOINETTE: Ah, ah, ah, ah, ah! j’en ai quatre-vingt-dix.

ARGAN: Quatre-vingt-dix?

TOINETTE: Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.

ARGAN: Par ma foi! voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans.

TOINETTE: Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d’illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m’occuper, capables d’exercer les grands et beaux secrets que j’ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m’amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fiévrottes, à ces vapeurs, et à ces migraines. Je veux des maladies d’importance: de bonnes fièvres continues avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine: c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe; et je voudrais, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes, et l’envie que j’aurais de vous rendre service.

ARGAN: Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi.

TOINETTE: Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l’on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-là fait l’impertinent: je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin?

ARGAN: Monsieur Purgon.

TOINETTE: Cet homme-là n’est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade?

ARGAN: Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que c’est de la rate.

TOINETTE: Ce sont tous des ignorants: c’est du poumon que vous êtes malade.

ARGAN: Du poumon?

TOINETTE: Oui. Que sentez-vous?

ARGAN: Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE: Justement, le poumon.

ARGAN: Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.

TOINETTE: Le poumon.

ARGAN: J’ai quelquefois des maux de cœur.

TOINETTE: Le poumon.

ARGAN: Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE: Le poumon.

ARGAN: Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’était des coliques.

TOINETTE: Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez?

ARGAN: Oui, Monsieur.

TOINETTE: Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin?

ARGAN: Oui, Monsieur.

TOINETTE: Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir?

ARGAN: Oui, Monsieur.

TOINETTE: Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture?

ARGAN: Il m’ordonne du potage.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: De la volaille.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: Du veau.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: Des bouillons.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: Des œufs frais.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.

TOINETTE: Ignorant.

ARGAN: Et surtout de boire mon vin fort trempé.

TOINETTE: Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur; et pour épaissir votre sang, qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.

ARGAN: Vous m’obligez beaucoup.

TOINETTE: Que diantre faites-vous de ce bras-là?

ARGAN: Comment?

TOINETTE: Voilà un bras que je me ferais couper tout à l’heure, si j’étais que de vous.

ARGAN: Et pourquoi?

TOINETTE: Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu’il empêche ce côté-là de profiter?

ARGAN: Oui; mais j’ai besoin de mon bras.

TOINETTE: Vous avez là aussi un œil droit que je me ferais crever, si j’étais en votre place.

ARGAN: Crever un œil?

TOINETTE: Ne voyez-vous pas qu’il incommode l’autre, et lui dérobe sa nourriture? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l’œil gauche.

ARGAN: Cela n’est pas pressé.

TOINETTE: Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui se doit faire pour un homme qui mourut hier.

ARGAN: Pour un homme qui mourut hier?

TOINETTE: Oui, pour aviser, et voir ce qu’il aurait fallu lui faire pour le guérir. Jusqu’au revoir.

Le texte d’Argan est suffisamment court et Gilles put l’apprendre relativement facilement. Nous eûmes vraiment du bon temps en répétitions, recherche des déguisements et préparatifs d’accueil du public composés des parents respectifs. Gilles s’en souvient encore après plus de soixante ans avec émotion : Le poumon, le poumon vous dis-je l’avait beaucoup frappé, la prescription de crevaison de l’œil ou de la consultation de l’homme mort un peu moins.

Les pièces classiques sont étonnantes d’actualité. Nous sommes tous hypocondriaques à un certain degré. La peur de la dégradation du corps, de la perte de nos capacités, de la souffrance, l’anxiété, le stress bref diverses variations de la peur de la mort nous font avaler des pilules, consultations, scanners, IRM …. Nous croyons en la magie des médicaments et des potions qu’elles soient allopathiques, homéopathiques ou parallèles, il s’agit toujours je crois de magie et de croyances. Utilisons les mais à bon escient et tout en sachant que le pouvoir est en nous mêmes. Nous et notre entourage doivent être proactifs, rechercher, exiger de savoir. Il nous faut aussi potentialiser ces divers traitements par le pouvoir de notre esprit. Quand aux autorités médicales, ne les laissons pas nous effrayer plus qu’il ne faut. Rappelons nous deux choses :

  • Les soignants ont aussi peur que nous face aux graves maladies. A ce sujet, j’ai une petite anecdote. Il y a une douzaine d’années un médecin m’a dit à la sortie de son cabinet :
    « Oh, si j’étais à votre place, je mettrais mes affaires en ordre, ainsi je pourrais être en paix. »
    Quelle charmante façon de vous dire que vous avez de grandes chances de risquer une issue fatale !
  • Ils peuvent aussi s’intéresser à vous quand vous avez une maladie intéressante et vous aussi vous pouvez être très fier de vos maladies intéressantes surtout quand vous en êtes guéris. L’entrée de Toinette en dit long à ce sujet. L’ego trouve toujours le moyen d’agir.

Le pire est quand c’est la médecine elle-même qui est la cause de vos souffrances. Argan a quand même la présence d’esprit de ne pas vouloir se faire crever un œil ce que nous ne faisons pas toujours. De plus quand la médecine n’a pas de diagnostique, elle n’hésite pas à vous traiter de malade imaginaire.

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À propos de chiendentbel

âgée mais éternellement jeune !

Publié le 11/07/2013, dans enfance. Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. Quel plaisir de relire Molière 🙂 bien d’accord avec toi , je te souhaite une belle journée :)!

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